
Les services de la 3eme division de police judiciaire de Paris (Valinco/SIPA)
Faut-il rappeler les chiffres des baromètres sociaux sur la santé au travail, les drames psycho-sociaux relatés par les médias pour se convaincre encore que la fonction publique se porte mal, et, en particulier, la fonction publique territoriale ?
1. Des conditions de travail qui se détériorent
Depuis mon entrée dans la fonction publique en 1980, soit juste avant les Lois Defferre sur la décentralisation et la création du nouveau statut de la fonction publique, je n’ai cessé de constater, en même temps que l’évolution de la société, une nette dégradation des relations de travail au sein des services de la fonction publique.
Certains élus sont devenus des princes, entourés d’une cour et d’un système de réseaux d’influences qui sont venus perturber le bon fonctionnement du service public. Des visions de plus en plus électoralistes, clientélistes ont remplacé les tâches purement d’intérêt général auxquelles les fonctionnaires continuent à être formés.
Il y a donc une contradiction entre les théories apprises par les fonctionnaires lors des préparations aux concours, lors des formations continues en management, et la réalité du terrain et les décisions stratégiques des élus. Cette différence se creuse dans l’usage du pouvoir, ses abus, ses excès qui peuvent déboucher, comme cela m’est arrivé à plusieurs reprises, mais aussi à bon nombre de mes collègues, à des actes de harcèlement, de mise au placard, de mise sous pression et de dénigrements au détriment des compétences techniques acquises.
Sans en faire une généralité, cette tendance se répartit à tous les niveaux d’encadrement mais toujours sous l’impulsion ou l’appui politique, principal décideur des conditions de travail dans ses effectifs.
En réalité, cela relève d’un véritable fléau managérial qui privilégie la loi du plus fort au détriment des bonnes volontés individuelles et leurs craintes d’être mis à l’index.
2. Réseaux, copinage et injustices
Une forme d’élitisme s’est installée dans les postes stratégiques de la fonction publique territoriale. Il n’est pas rare de voir des jeunes promus des grandes écoles, se faire les dents dans des petites structures, au détriment des agents devenus une armée mexicaine aux yeux de ces nouveaux gestionnaires, qui installent alors leurs tableaux de bord et leurs nouvelles méthodes de travail.
C’est oublier que la fonction publique territoriale est encore majoritairement composé de personnes simples qui aspirent, comme tous salariés, à accomplir leurs tâches dans la sérénité et la dignité.
Moi-même, autodidacte, issu du plus bas échelon, j’ai dû m’affronter aux arcanes des concours et des formations pour évoluer, mais je n’ai jamais oublié d’où je venais et ce que je représentais parmi mes collègues. Malgré mes fonctions d’encadrement supérieur, je ne me suis jamais senti "supérieur" aux autres, mais plutôt facilitateur des talents en encourageant mes collaborateurs à se former, à se rendre autonomes et polyvalents.
Nous ne pouvons avoir les mêmes ambitions professionnelles et les mêmes possibilités par ailleurs, mais il faut considérer l’utilité de chacun, en respectant les savoir-faire et adopter alors un savoir être accessible, humain.
Cette nouvelle catégorie de cadres vient enrichir la voûte politique et contribue au développement des systèmes d’influences par les réseaux, de copinage et méprisent en général ceux qui proviennent du sérail. Ils s’auto-protègent en quelque sorte, afin de préserver les systèmes de pouvoirs mis en place.
Être humain dans la gestion des personnels, comme j’ai toujours tenté de le faire, est synonyme d’être gentil, donc, incapable de manager des équipes, d’être un "killer" selon les méthodes modernes néolibérales. Or, durant les Trente Glorieuses, nos ainés dans les collectivités locales ont réussi à accompagner la reconstruction et de développement de la Nation dans le profond respect des individus, quel que soit leurs rangs, et bien souvent eux-mêmes à leurs portée souvent jugées paternalistes.
Moi, j’appelle cela de la solidarité dans un même corps de profession, comme on peut encore le constater dans certaines entreprises.
3. Peu de moyens de se défendre face à son chef
Le système de la fonction publique repose sur le principe inverse du secteur privé en ce qui concerne la protection du travail. Les fonctionnaires ne disposent pas d’une juridiction paritaire comme les conseils de prudhommes. Ils ne peuvent pas saisir l’inspection du travail, ne bénéficient pas d’organes de médiation en cas de conflits dans son travail. Seul le Tribunal administratif constitue leur recours. Mais cette juridiction est non seulement débordée par les dossiers et donc très lente, et de plus non formée aux conflits liés aux ressources humaines.
Le statut des fonctionnaires contient des dispositions contraignantes pour le fonctionnaire comme le devoir d’obéissance, l’obligation de service… et les rend ainsi vulnérables lorsqu’ils font l’objet d’une "vendetta" ou d’un matraquage en règle pour des raisons non professionnelles. La charge des preuves incombant au fonctionnaire en cas de plainte, il lui sera alors difficile d’éviter la fuite, mais bien souvent sans accompagnement et donc pour se retrouver à nouveau dans les mêmes méandres.
Lorsque j’ai déposé mes recours pour excès de pouvoir, malgré de nombreuses preuves et témoignages déposés, je me suis vu infligé des classements sans suite ou des non lieux, mais à chaque fois avec une bienveillance des magistrats qui ne m’ont jamais condamné et m’ont exonéré des condamnations réclamées par mes employeurs, comme pour calmer le jeu. Il est vrai qu’à chaque fois, j’avais changé entre temps d’employeur. J’ai le net sentiment que la justice administrative préfère étouffer les affaires que les juger.
Les employeurs disposent donc de pouvoirs exorbitants en matière de gestion de leur personnel et peuvent compter, la plupart du temps, sur la bienveillance des magistrats de la juridiction administrative qui ont pour mission première, la protection de la collectivité qui agit à priori dans l’intérêt général alors que le fonctionnaire ne peut qu’agir que dans son intérêt.
4. Mes propositions pour améliorer le système
Mon livre "Fonctionnaire malgré moi", malgré son titre, révèle mon engagement total dans la fonction publique durant mes 32 années de carrière dans différentes collectivités, et sur des emplois différents, évolutifs ; il montre aussi l’évolution des mentalités, et se veut donc donneur d’alerte pour une meilleure efficacité de l’action publique.
Mon expérience et les témoignages reçus me permettent aujourd’hui de poser plusieurs postulats :
- L’augmentation de l’absentéisme dans la fonction publique est directement liée au management
- Le présentéisme est à son degré minimum tant l’envie de travailler s’est réduit en raison d’un manque de reconnaissance
- Les pouvoirs prépondérants et sans contrôle minent le climat social dans la fonction publique et favorisent les excès.
- La réduction aveugle du nombre de fonctionnaire ne fait qu’augmenter la pression et les effets des trois premiers postulats
Je propose donc :
- La mise en œuvre d’un véritable État Général de la situation de travail dans la fonction publique
- La collecte des bonnes initiatives locales mises en œuvre pour inspirer l’adoption d’une charte managériale opposable
- Un toilettage du statut en le modernisant et en l’adaptant aux nouvelles attentes des fonctionnaires postmodernes.
- Une meilleure protection des fonctionnaires en leur permettant de saisir une juridiction paritaire
- Un service de contrôle de type Inspection générale sous l’égide de l’État
Il reste donc bien entendu la nécessité d’une volonté politique au niveau national, donc au niveau de l’État, qui, en sa qualité de premier employeur national, pourrait s’attribuer cette noble tâche de montrer l’exemple.
Source: Le Nouvel Observateur